- COLLECTION HIVER-PRINTEMPS 2122 - 

J’ai froid, mes mains peinent à effectuer des mouvements qui devraient pourtant être simples, comme activer la roue du briquet pour allumer ma cigarette, celle qui aura ma peau.

Je ne me suis pas lavée aujourd’hui, c’est une vraie décision. Sur le canapé je porte deux pulls et mon bombers ricain du ASBAA national champs de 1977,

je ne sais pas ce que c’est, mais ça fait cool de le dire d’autant qu’au niveau du coeur trône le mot dick, ce n’est pas là par hasard.

Je me recroqueville en vain, mes épaules tentent un repli vers mon thorax mais il n’y a plus assez de place, j’ai mal.

Je repense aux explorateurs de l’extrême et me demande pourquoi s’infliger tant de souffrance physique. Évidemment que je n’en suis pas là, j’exagère. J’ai faim, mais la cuisine n’est pas chauffée.

C’est un peu la Sibérie du paradis. La raison de ma perte de poids fulgurante, le manque de témérité, je préfère casser des noix et manger leur cerveau, ils sont à proximité et sans effort, je me nourris.

J’en casse pour les oiseaux aussi et les écureuils, enfin je crois, enfin j’y crois.. Et puis je m’aime plus dans ce nouveau corps quand tous tes vêtements flottent un peu. Le confort c’est la liberté.

On ne peut pas tout avoir même si on a rien, une joie à la fois pour mieux apprécier le goût acide de la résilience.

Une mouche se débat dans mon café froid…Stratégique, je la laisse encore un peu et d’un mouvement de cuillère agile je lui sauve toute sa vie en espérant qu’elle ressentira une sorte de gratitude et passera la journée avec moi à me regarder coudre des vêtements. Je l’essuie avec du papier toilette recyclé, en priant qu’il absorbe le jus devenu épais. Je lui actionne les pattes, sa petite taille me défend le massage cardiaque. Aucun signe vital, et si je l’avais tué finalement ? Mon Karma, mes prochaines vies en prendraient un sacré coup…

et puis soudain comme un miracle, une aile tente de se décoller de son minuscule corps velu, l’espoir revient, je souffle dessus et l’essuie de nouveau, elle reprend vie enfin…

Et même si on l’imagine aisément voyager au grès des bouses de vaches, de chevaux et de fosses septiques, seule elle ne dégoûte plus, on l’aimerait presque. La solitude est pesante parfois.

Une épaisse fumée se transforme en un nuage dense, rance et amère, les yeux me piquent je m’approche du foyer de la cheminée, c’est juste tiède, le feu est timide ,

le bois ramené à dos de brouette au petit matin est encore humide, je peste une insulte un peu molle, j’ai pas l’habitude. Ta mère la pute sale feu de merde.

Et je me reprends instantanément en me rappelant que c’est dans ces moments que l’on doit garder son sang froid, cela tombe à pique, le mien est glacé. Alors je lui parle, j’invoque le dieu du feu,

s’il te plait au toi grand dieu du feu, réchauffe ma jolie et apaisante maison, j’ai besoin de toi voici une fleur séchée en offrande, comme si ce bouquet offert il y a 3 ans et demi et symbole de nid à poussières parisiennes avait un quelconque intérêt, comment en vient-on à autant d’hypocrisie jusqu’à mentir aux dieux ? Au bord du désespoir peut être?

Je ne sais pas mais je dois gagner ce combat sinon je ne passerai pas la nuit.

Je ne me souviens pas le moment précis ou tout a basculé.

Et tandis que je tente de comprendre les yeux au plafond, le cœur en miettes, on tape fort aux carreaux, un bruit, un seul, comme par hasard..

il n’y a finalement que dans ma tête que nous sommes plusieurs. Un cris aigu et strident me fait prendre conscience qu’il s’agit d’une chauve souris qui est passée entre le volet et la porte vitrée, une voix me dit, chic un nouvel ami et je me ressaisis instantanément en pensant à ma chevelure divine. Le froid aplatît les cheveux, c’est connu.

Dans ma trajectoire, les noix me font de l’œil sur la table basse, comme mes mains ont repris leur fonction à la chaleur d’une mini flamme, j’en casse une, la décortique et la mange.

Peut-on vivre de noix et d’eau fraîche ?

L’hiver n’a pas commencé.